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École nationale d'administration

Entretien avec le préfet Christophe MIRMAND

  • 25 mars 2018
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  • Catégorie : Portraits
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  • Auteur : Anne MLYNARSKI
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Entretien avec le préfet Christophe MIRMAND

Posé, spirituel, concentré, un regard bleu aigu et un léger sourire au coin des lèvres, Christophe Mirmand, préfet de Bretagne et d’Ille-et-Vilaine possède le talent de se rendre chaleureux avec une grande économie de moyens. Pudique, le préfet Mirmand a accepté de se dévoiler un peu et nous a livré son regard sur le service de l’Etat, sur la nécessité de persévérer pour réussir, et de construire un équilibre entre sa vie professionnelle et personnelle.


Réussir l’ENA

 

Pourquoi avez-vous fait l’ENA ?

Mon père, qui a été fonctionnaire, diplomate, m’a sensibilisé et incité à passer l’ENA dès avant le bac. J’ai donc fait Sciences Po service public en parallèle d’une maîtrise de droit et d’un cycle de finances à l’université de Paris Dauphine. J’ai décidé de passer le concours en me demandant si j’étais capable de le réussir. J’ai échoué une première fois. Lorsque j’ai été reçu, j’avais déjà entamé une scolarité à l’ESSEC. J’ai donc eu un choix cornélien à faire pour savoir si je devais choisir une trajectoire privée ou une trajectoire publique. Finalement, j’ai choisi le service public, qui était ma vocation première.


Pourquoi étiez-vous attiré par le service public ?


Par culture personnelle et familiale. Par goût aussi pour le domaine régalien et l’action de l’Etat. Par intérêt aussi pour ce que j’avais étudié à Sciences Po. Et enfin parce que je pensais que les perspectives offertes par la scolarité et l’intérêt de la carrière étaient pour moi plus forts dans le service public (même si financièrement ce n’était sans doute pas le bon choix !)  (rires).


Quel est votre meilleur souvenir de votre scolarité à l’ENA ?


Ce sont les liens de camaraderie que j’ai pu nouer, qui perdurent aujourd’hui et les amis que j’ai conservés. La scolarité, la taille des promotions et le lieu de formation ont évolué, mais les liens d’amitié que l’on crée à l’ENA sont forts, durables, et font que l’on prend toujours plaisir à se revoir, au gré des circonstances.


Qu’est-ce qui vous a le plus marqué ?


Le séjour d’intégration à Puy Saint Vincent ? 

Plus sérieusement, j’ai regretté que la dimension pratique des enseignements ne soit pas plus forte. Mais les expériences de stages m’ont beaucoup marqué. Je garde en particulier un souvenir très fort de mon stage en entreprise, où, au-delà de l’observation d’un conflit social, je me suis familiarisé avec les techniques de construction des ouvrages d’art, puisque durant  mon stage j’ai fait du ferraillage et coulé du béton pour la construction des viaducs de l’aéroport de Roissy ! Je repense à ce stage à chaque fois que j’y prends l’avion ! J’aurais aussi été intéressé par le stage ouvrier dans une pêcherie de Lorient, ou alors par celui dans une mine du Nord... 


Quel conseil donneriez-vous aux jeunes qui tentent le concours de l’ENA ?


Les jeunes qui préparent aujourd’hui le concours font preuve d’une maturité et d’une grande ouverture sur le monde, sans doute  grâce au programme Erasmus, qui les enrichit et constitue incontestablement un avantage.

Il faut essayer de trouver une méthode de travail qui permet d’embrasser la totalité du programme de travail tout en gardant le recul nécessaire pour se dire que ce n’est pas parce qu’on échoue à l’ENA qu’on rate sa carrière professionnelle, ou même qu’on rate sa vie. Il y a beaucoup d’opportunités, et beaucoup d’autres manières de réussir sa vie et de s’enrichir. Ce concours est un bel objectif, et un beau défi professionnel, mais il ne résume ni une vie professionnelle ni un parcours de vie personnelle.


Si vous n’aviez pas persévéré, qu’auriez-vous fait ?


Je me serais sans doute orienté vers le secteur privé, dans le domaine des produits dérivés et des « futures ». Mais j’aurais aussi pu choisir une carrière de guide de haute montagne. J’ai peut-être manqué ma vocation...


Choisir l’Etat – construire une carrière de préfet


Vous aviez une formation de haut niveau en finances, mais vous avez choisi la préfectorale à la sortie de l’ENA. Qu’est-ce qui vous a guidé dans ce choix ?


Essentiellement mon goût pour la dimension régalienne de l’action de l’Etat. Le stage que j’avais effectué au Haut Commissariat en Polynésie Française et la vision de l’Etat que m’avait donné mon maître de stage ont aussi influencé ma décision. 

Je n’ai jamais regretté mon choix, le métier de préfet me permet de travailler en contact direct avec les citoyens, les élus et les territoires.


Votre carrière est marquée par des allers-retours réguliers entre l’administration centrale et l’administration territoriale. Comment le vivez-vous ?


Servir l’État au sein du ministère de l’Intérieur nous donne une double culture. 


Celle, tout d'abord de l’administration territoriale, qui est l’ADN du corps préfectoral et qui permet de connaître les services déconcentrés de l’Etat, le territoire mais aussi de mesurer la diversité de notre pays : on se rend compte que les relations que l’on a avec ses interlocuteurs ne sont pas les mêmes lorsque l’on sert à Toulouse, en Corse ou à Rennes. Dans chaque territoire perdure une vision des relations avec l’Etat qui est le fruit de la géographie et de l’histoire. La fonction de préfet permet de découvrir cette richesse et conduit à s’adapter à la variété de ces partenariats. Cette variété est aussi un enrichissement à titre professionnel car elle permet de mieux comprendre que, dans notre pays, malgré le jacobinisme et le centralisme de certaines administrations, il y a des régions dynamiques, des pôles de développement qui ont leur équilibre propre, et que la région parisienne ne suffit pas à nous résumer.


Mais bien connaître les ministères est tout aussi indispensable, pour tout haut fonctionnaire. Il faut en effet connaître la façon dont fonctionne l’Etat central, les rapports qui se nouent entre les administrations, les cabinets ministériels et l'autorité politique, la façon dont sont pilotés les réseaux territoriaux.


La force du corps préfectoral procède de sa vision profondément interministérielle de l’Etat. Dans mes fonctions, je me sens aussi bien le représentant du ministère de l’Intérieur que de tous les autres ministères. C’est aussi une des richesses du métier de préfet, que de pouvoir dérouler une partie de sa carrière dans d’autres environnements professionnels, de s’enrichir soi-même et d’enrichir son administration. 


Toutefois, choisir une carrière alternée peut représenter un défi. Un des grands enjeux que doit relever le corps préfectoral, c’est de conserver son attractivité, notamment vis-à-vis des jeunes fonctionnaires qui peuvent ressentir comme des contraintes familiales ou personnelles les spécificités de ce métier. C’est une évolution relativement récente. 


Vous vous seriez ennuyé derrière un bureau ?


Je n’aurai pas conçu de rester toute ma vie dans le même univers professionnel. Rester trop longtemps sur un poste amène d’ailleurs à prendre de mauvaises habitudes. Lorsqu’on a le sentiment de devoir défendre un bilan, c’est le signe qu’il faut faire autre chose. Le corps préfectoral offre de ce point de vue l’immense avantage d’un ressourcement géographique régulier.


Faire un passage en cabinet est-il indispensable pour réussir sa carrière ?


Non, pas forcément. On peut conduire un parcours intéressant sans cocher cette case. Cela n’est pas, à mon sens, la voie étroite voire unique pour accéder aux responsabilités les plus importantes de l’Etat.


Je pense qu’il faut être attentif, aussi bien à la qualité des recrutements des hauts fonctionnaires, qu’à la diversité, de leurs profils, L’Etat ne doit pas s’enfermer dans un modèle trop normé, trop étroit et trop univoque.


Avoir une vie personnelle riche


Vous parlez beaucoup d’équilibre entre vie professionnelle et personnelle...


C’est parce que le métier de préfet est exigeant que je mesure l’importance d’avoir une vie familiale et personnelle aussi équilibrées que possible. La vie professionnelle ne doit pas être le seul objectif d’une vie, sans d‘autres satisfaction. Avoir la chance de pouvoir emmener ma fille à l’école le matin et profiter des beautés de l’île en famille durant les 3 années que j’ai passées en Corse m’a apporté beaucoup de sérénité, m’a permis de découvrir le territoire autrement. 


Il est vrai que le métier de préfet suppose beaucoup de disponibilité, mais ce n’est pas singulier et il ne faut pas surestimer les contraintes du corps préfectoral par rapport à tout autre poste de niveau équivalent : je travaillais aussi beaucoup en tant que directeur d’administration centrale. Ici à Rennes, j’ai plus facilement l’opportunité d’aller passer une heure avec ma famille avant de retourner travailler sur mes dossiers. 


Il est vrai qu’en France, nous avons cette mauvaise habitude de travailler tard et de faire fonctionner l’Etat jusque tard dans la nuit, habitude que l’on ne retrouve pas dans d’autres pays. Il m’est arrivé de proposer de terminer des réunions à 21h à mes homologues européens, on m’a répondu que ce n’était même pas envisageable...


Se dévoiler (un peu)


Quelle serait votre devise personnelle ?


Je dirais « Servir ».


Quel est le conseil que vous donnez le plus volontiers ?


Être ouvert et considérer que la vie réserve toujours de belles surprises et que rien n’est jamais fermé grâce aux expériences accumulées. Être attentif aux opportunités et optimiste sur son avenir personnel et professionnel.


Un moment fort ?


A titre professionnel, sans doute ma première prise de fonction de préfet. 


A titre personnel, avoir réussi à gravir un sommet de plus de 8000 mètres, qui restera comme un souvenir très marquant. 

D’une manière générale, j’aime les défis, les activités à risque, le parachutisme, la haute montagne, même si je me suis assagi...


Votre livre de chevet ?


J’aime lire des livres d’histoire, avec l’antiquité romaine comme période de prédilection. Le renouvellement des analyses permet  d’avoir le sentiment de redécouvrir un sujet. J’aime aussi la littérature, et je me délasse avec  la science-fiction.


Qu’est-ce que vous admirez chez les gens ?


Leur intelligence et leur bienveillance. La capacité à avoir une hauteur de vue en ayant une vision positive de ce qui peut les entourer.


Qu’est-ce qui vous fait rire ?


L’humour, et parfois l’impertinence, qui peut être un moment de fraîcheur.


Qu’est-ce qui vous rend heureux ?


Ma famille.


Quel est votre dessert préféré ?


Celui que je mangerai demain ?

Auteur :
Anne MLYNARSKI

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