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Paroles d’énarques venus d’ailleurs

Challenges n°351 du 27 juin 2013
Paroles d’énarques venus d’ailleurs

Paroles d’énarques venus d’ailleurs

« Diamant brut », « French paradox », « manque de confiance » : cinq élèves du cycle international de l’ENA jugent leur pays d’accueil.

Vivre en France est un pur bonheur. Ce pays est un diamant brut qui devrait juste être encore un peu façonné et poli », s’exclament ensemble Diana et Santiago, deux « ciliens » comme ils s’autoproclament, c’est-à-dire des élèves du cycle international de l’ENA à Strasbourg. Comme Zacharia, Felix et Bernardo, ainsi que les 80 autres élèves étrangers de la promotion Jean de La Fontaine, tous ont débarqué à la fin de l’année dernière et y resteront jusqu’en 2014, une fois leurs stages en préfecture achevés. Cadre de vie, modernité et fiabilité des transports, protection sociale, respect de l’environnement – il est vrai que Strasbourg, où s’est installée l’ENA il y a vingt ans, dans l’ancienne prison rénovée de Sainte-Marguerite, est plutôt en pointe sur ce point –, tous savourent le confort quotidien qu’ils y ont découvert.

Lourdeur administrative La France, pays attractif et attachant.

Mais encore trop peu accessible pour les talents non européens à cause de la lourdeur et de la complexité des formalités administratives, ainsi que le côté chronophage des démarches : « Il existe désormais 137 différentes formules de visa d’entrée, contre 45 en 2005, ce qui oriente le choix des étudiants vers des contrées moins tatillonnes », regrette Santiago, fan du développement durable, qui a suivi une année d’études au Québec avant de rejoindre Strasbourg.

Simple revers de médaille ?

S’ils sont là tous les cinq, dans la cafétéria de l’ENA à échanger leurs opinions sur la France, c’est bien parce qu’ils en apprécient la qualité et la puissance structurante : « Pour bien fonctionner, un pays doit avoir une administration efficace», estime Zacharia, pour qui le modèle français est « la référence ».

Dynamisme culturel

Encore plus fascinante pour eux, l’attractivité culturelle du pays, « et sa capacité unique à mettre en valeur et à entretenir son patrimoine historique et culturel », constate Bernardo. D’ailleurs, le bras de fer qui s’est récemment déroulé à l’OMC les a tous bluffés : « J’ai été impressionnée par la façon dont les Français se sont battus pour défendre l’exception culturelle, donc la création », s’enthousiasme Diana, l’égérie praguoise du petit groupe. « Il faut savoir fixer des limites aux lois de la concurrence, renchérit Santiago. On peut tout négocier, mais il y a des domaines qu’il faut préserver. »

D’une façon générale, tous apprécient la permanence et la place qu’occupe le débat public en France même si, à l’arrivée, la conclusion les surprend parfois, « parce que leur intensité n’est pas forcément suivie d’un passage à l’acte », s’amuse Felix. Comme les déconcerte aussi l’ampleur prise par certaines polémiques : « Celle sur le mariage pour tous a suscité plus d’oppositions et de manifestations en France qu’au Brésil », s’étonne Santiago. Et que dire de la levée de boucliers d’une certaine élite, hostile à l’enseignement de certains cours en anglais… à l’ENA ! Le signe de notre réticence à s’ouvrir à l’international ? « Qu’on le veuille ou non, l’anglais est “the world langage” », tranche Felix.

Tendances déclinistes Pour ce jeune Américain de 23 ans, le seul anglophone de la promotion, il existe « un French paradox » : cette propension qu’ont nos compatriotes à porter un regard pessimiste sur la vie parce qu’ils n’ont pas conscience de la chance qu’ils ont d’habiter un tel pays. Ce malaise ne tiendrait-il pas au système éducatif, s’interroge Felix ? Une anecdote l’a ainsi beaucoup marqué. Lors de la remise d’une épreuve passée à Sciences-Po, il a eu 15/20. Une note qui lui paraissait franchement moyenne alors que tous ses camarades français le félicitaient : « J’ai compris qu’en France il fallait être Dieu pour avoir 18/20, Jean-Paul Sartre pour décrocher un 17, être prof pour avoir 16, et très bon élève pour avoir 15. A se demander pourquoi votre barème de notation va jusqu’à 20 ! » Alors que dans les pays anglosaxons l’approche sociétale est de valoriser les élèves, de les aider à rebondir, il constate « un manque de confiance profond des jeunes en eux, une perte d’estime de soi qui a pour conséquence de freiner la motivation, la combativité, l’ambition et la prise de risques par peur de l’échec ». L’analyse d’ailleurs ne vaut pas que pour les jeunes, mais aussi pour la façon dont la France gère son image : « Malgré tous ses atouts, comme ses capacités d’innovation, la puissance de sa recherche et développement, elle ne vend pas la marque France avec assez de cohérence et d’agressivité, contrairement à ce que font les Espagnols », estime Santiago. Du coup, malgré sa réelle modernité, elle projette « l’image d’un pays parfois trop figé, trop hiérarchisé, trop attaché à son histoire », renchérit Felix.

Une cause perdue, alors ? « La France reste un pays de référence, doté d’un réseau diplomatique très puissant qui l’aide dans sa volonté de peser dans les relations internationales, tempère Diana, férue d’histoire et de littérature. Elle doit continuer à s’adapter en préservant sa spécificité et son histoire. » Une piste, parmi d’autres, suggérée par Santiago : « Que chaque Français comprenne qu’il est l’ambassadeur de son pays.» Autant dire qu’il reste un sacré chemin à faire pour y arriver.

Sylvie Hattemer-Lefèvre

  

 En couverture « Malgré tous ses atouts, la France ne se vend pas avec assez de cohérence et d’agressivité. » Santiago Davila Validivieso

27 juin 2013 - challenges n°351  51

 « J’ai été impressionnée par la façon dont les Français se sont battus à l’OMC pour défendre l’exception culturelle. » Diana Knopova

 

 

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